Je suis née à Bruxelles en 1946 de père belge et de mère russe et ceux-ci divorcent un an après ma naissance. Dans une sorte de psychose de la guerre froide, mon enfance est extrêmement perturbée. Je me replie sur moi-même et commence à vivre dans le rêve. Je suis élevée par ma grand-mère paternelle, bruxelloise, personne intuitive et cultivée et excellente pianiste. Mon grand-père paternel, autodidacte féru d’histoire et de géographie, est d'origine flamande. Mon père est quant à lui artiste peintre et photographe.

J'ai hérité du tempérament flamand de mon grand-père paternel, marqué par son amour de la terre et de la vie, ce grand-père qui demeure pour moi un modèle de bienveillance et de sérénité. C’est la raison pour laquelle je me sens enracinée en Flandre qui détient une partie importante de mes origines. Je suis de plus très attachée à ma ville natale, Bruxelles, et à la langue française qui, curieusement, est ma langue maternelle et non pas le russe. Je ressens accessoirement l'influence de mon atavisme slave teinté à la fois de mélancolie et de passions violentes.

Je fais des études gréco-latines par choix personnel car je ressens une forte attirance pour le latin et l’antiquité romaine. A l'époque des "golden sixties", je m'enthousiasme pour l'anglais et particulièrement le rayonnement mondial des états-Unis, le rôle héroïque qui leur est attribué dans la victoire alliée, la magie des stars hollywoodiennes, le charisme du président Kennedy, les accents du jazz, du blues, du rock and roll et ensuite des protest songs, les controverses idéologiques soulevées par la guerre du Vietnam, l'aura de la Californie, un espoir de paix universelle. L'Amérique semble être le symbole de la liberté, des grands espaces et des paysages urbains démesurés. La situation privilégiée des états-Unis me semble faire écho à l'apogée de l'empire romain que j'admire ainsi qu'à la grandeur et l'originalité de la culture du premier empire français. Dans mon panthéon d'adolescente trônent désormais deux personnalités historiques, semblables à biens des égards, C.J. César et Napoléon 1er.

Je viens à la poésie dès mon plus jeune âge par le biais de l'existence onirique que je mène et me crée des personnages imaginaires en rédigeant divers contes et historiettes. Mes cours de français me font découvrir le préromantisme d'André Chénier et inévitablement le romantisme souvent ardent de Victor Hugo ("Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent"). Ensuite, je m'intéresse au courant réaliste de parnassiens tels que Sully Prudhomme et Leconte de Lisle. Chez ces derniers auteurs, j'apprécie la rigueur de la forme et l'érudition des termes rares. Mais je finis par m'attacher définitivement au symbolisme de Baudelaire et Verlaine ainsi que de poètes belges tels que Charles Van Lerberghe, Georges Rodenbach, Max Elskamp et surtout émile Verhaeren, mon maître en poésie ("La force est sainte"). Enfin, je suis enflammée par des poètes d'exception dont j'apprécie l'idéalisme et la quête d'absolu, les envolées visionnaires, à savoir Patrice de la Tour du Pin ("Je suis un enfant de Septembre,/Moi-même, par le cœur, la fièvre et l'esprit,/Et la brûlante volupté de tous mes membres") et Saint John Perse («Poésie pour apaiser la fièvre d’une veille au périple de mer.Poésie pour mieux vivre notre veille au délice de mer.»).

Je fais la connaissance de poète néerlandophones qui font chanter en moi les charmes de la langue flamande ou néerlandaise, et notamment Paul Van Ostayen, Frederik Van Eeden, Willem Kloos, Prosper an Langendonck. En ce qui concerne le théâtre, je suis attirée par la tragédie et surtout par l’approche d'Euripide dans l'antiquité et de Pierre Corneille en littérature française. J’apprécie plus spécialement le drame cornélien: le déchirement entre devoir et passion me fascine. Je lis par ailleurs énormément d'œuvres romanesques et mes auteurs favoris sont John Steinbeck, Edgar Poe, Fiodor Dostoïevski, Stefan Zweig, Maxence Van Der Meersch et surtout celui que je considère comme le maître du naturalisme, mon romancier de prédilection, émile Zola. En philosophie, mon maître à penser est Jean-Paul Sartre ("Ainsi sommes-nous, sans répit, d'un bout à l'autre de notre vie, responsables de ce que nous valons.").

Au passage de la quarantaine se produit en moi un grand bouleversement qui me donne enfin l'audace d'aller vers les autres. Depuis lors, je suis animée de ce besoin pressant de communication et mes vers ont pour but d'être lus, de préférence à haute voix, ou même chantés. Les thèmes très diversifiés passent de l'enthousiasme de l'élan vital à la désespérance de la solitude et du hasard, de la quête d'un monde pacifié à l'évocation d'un amour fusionnel impossible. En dépit ou à cause même de mes déchirures, je suis résolument optimiste et humaniste, je me sens portée par un altruisme qui souffre au spectacle de la réalité quotidienne. Je suis extrêmement avide de connaissances et me concentre sur la compréhension du monde et de la vie.

© Hélène De Man